Un loup dans la ville

En scène

Il y a des gens qui ont le contact facile : ils ne se posent pas de questions sur ce qu’ils peuvent ou doivent dire, ils mettent leurs interlocuteurs à l’aise le plus naturellement au monde, ils ont toujours quelque chose à raconter, ils savent rebondir prestement dans les conversations, ils font que le temps parait accélérer en leur présence, et comme on ne se lasse pas de l’échange et qu’on n’a pas fini de les faire parler quand vient déjà l’heure de se séparer, on n’a qu’une envie, c’est de les revoir le plus vite possible. Car cette faculté tend à les rendre attachants. Je les envie, parce que c’est quelque chose que je ne sais pas faire.

En général, ceux qui me rencontrent disent de moi que je suis gentil, mais c’est à peu près tout. On ne dira pas que je suis intéressant parce que je n’ai pas de passion particulière à partager, pas de talent notable. En fait, avec moi, les discussions se trouvent rapidement privées de leurs fondamentaux. On ne dira pas non plus que je suis fun parce que je n’ai pas la répartie nécessaire, je ne suis pas dans l’immédiateté, j’ai besoin de temps pour mûrir mes idées et mes phrases. C’est d’ailleurs ce qui étonne toujours quand, après l’illusion de l’écrit comme quand je fais des romans dans mes messages sur les sites de rencontres, je me retrouve à être presque silencieux en face à face, parce que je n’ai plus les quelques secondes de délai nécessaire pour trouver mes mots. Souvent, je ne me sors de cette situation que par une pirouette en disant que mes doigts sont plus bavards que moi car après tout ce sont eux qui tapent au clavier. Sans un interlocuteur qui soit un minimum bavard, les conversations tournent vite au cauchemar, et il n’y a guère que la météo qui sache combler les silences qui s’imposent. Et même quand je me retrouve face à plusieurs personnes, ce qui devrait logiquement faciliter les choses en multipliant le nombre de sujets de conversation possibles, je me vois encore capable d’insuffler ces blancs gênants tant redoutés dans les conversations, parce que je réagis encore plus lentement à ce qui se dit. Mes interlocuteurs ont beau déployer tous les efforts possibles pour me faire parler, c’est plus fort que moi, je reste en retrait, parce que je veille encore plus à dire quelque chose d’intelligent plutôt que d’occuper le temps de parole d’un autre avec des remarques sans intérêt. Même en petit comité, je ne sais pas briller. Difficile avec tout ça de ne pas avoir l’impression de décevoir, de ne pas coller aux attentes de ceux que je rencontre. Seule la politesse de mes interlocuteurs semble parfois les empêcher de me le dire en ces termes. Pourtant il faut bien affronter la réalité, et accepter la déception de n’être que moi.
Quelconque.


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